On dit souvent que les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes besoins sexuels, ou encore que leurs mécanismes du désir fonctionnent différemment… Quelle est la vérité derrière ces idées reçues ? Pour faire toute la lumière sur les secrets de la libido, nous avons interrogé un spécialiste, le sexologue Patrice Cudicio.

Patrice Cudicio, bonjour. Commençons par le commencement : que met-on finalement derrière ce terme de "libido" ?
La psychanalyse place la sexualité au centre de toutes ses interprétations, le terme de libido, se réfère d’abord à ce qu’on nommait à l’époque de Freud "instinct sexuel", il désigne au sens large une énergie motrice propre à la vie. Le sens commun tend à confondre "libido" et "désir sexuel", restreignant la définition du terme à la sexualité. Au XIXème comme au XXème siècle, l’adjectif "libidineux" qualifiait des pensées et de comportements sexuels que l’on dirait aujourd’hui "coquins" ! La psychanalyse emploie l’adjectif "libidinal" pour désigner pensées et actions orientées vers l’accomplissement d’un désir, pas nécessairement sexuel.
A cet égard, les hommes et les femmes sont-ils égaux ?
Il me semble que l’on ferait mieux d’éviter le mot "égalité" parce qu’il implique toujours une évaluation et une comparaison. Certes, si le projet biologique destiné à la reproduction est présent chez les hommes comme chez les femmes, le désir sexuel féminin ne s’exprime pas de la même façon que celui des hommes. Or, nous avons un peu trop tendance à nous arrêter à des apparences et à utiliser le modèle masculin comme la référence par rapport à laquelle il convient de mesurer le désir.
On dit souvent que les femmes ont moins de "besoins sexuels" que les hommes… Ne serait-il pas temps de démonter cette idée reçue ?
Le "besoin" sexuel me semble en rapport avec la détermination à assurer la survie de l’espèce, et à ce niveau, hommes et femmes n’ont pas à rivaliser. Les femmes vont "instinctivement" chercher celui qui semble le mieux équipé pour protéger et subvenir aux besoins de la famille, les hommes cherchent celles qui, par leur aspect et leur comportement leur paraissent les mieux compétentes pour assurer leur descendance.
Mais il ne faut pas s’arrêter là ! La sexualité humaine s’inscrit sur d’autres niveaux que celui de la reproduction, on dira qu’elle s’humanise en devenant plus relationnelle que pulsionnelle et compulsive.
Avez-vous été souvent confronté à des couples dont les différences de libido pouvaient générer des tensions ou des frustrations ?
En effet, certains couples sont en conflit quand les désirs de l’un ne rencontrent pas ceux de l’autre : il s’ensuit des frustrations, l’impression d’être rejeté. Quand c’est l’homme qui est frustré, il a tendance à vouloir se persuader que c’est en raison de ses besoins prétendument plus importants que ceux de sa compagne. Quand c’est la femme qui est frustrée, cela peut la blesser cruellement et la faire douter d’elle-même, comme la conduire à mépriser son partenaire.

Comment aider ces couples ?
Pour les aider, il faut, et c’est incontournable, qu’un sentiment puissant les anime et qu’ils aient profondément envie d’avoir une sexualité épanouie. Ensuite, on va réfléchir ensemble sur le sens qu’ils donnent à leur sexualité. Souvent les gens se contentent d’une sorte de masturbation améliorée utilisant le corps de l’autre, mais plus ou moins rapidement, ils n’y trouvent plus beaucoup d’intérêt et même s’ils font l’amour, ils se sentent insatisfaits. On va aussi essayer de savoir si le "besoin" sexuel n’est pas surtout une variété d’addiction aux endorphines, puisqu’on sait que chez l’homme, l’éjaculation s’accompagne d’un afflux d’endorphines aux effets apaisants et bienfaisants. L’idée c’est de préférer la qualité à la quantité, le sentiment de satisfaction dépend du plaisir éprouvé à faire l’amour, intense, et pleinement partagé.
La libido est-elle surtout une question d’hormones ? Quel rôle jouent ces dernières ?
En effet, l’état amoureux se caractérise par un afflux important de PEA (phényléthylamine). Il s’agit d’une hormone naturelle produite par l’organisme, qui appartient à la classe des amphétamines et produit des effets voisins : hyperactivité, perte d’appétit, réduction du besoin de sommeil. C’est l’action de cette hormone qui donne la sensation de vivre plus intensément, de se sentir plus réactif, d’avoir le moral et le désir au beau fixe. La présence importante de PEA stimule la production de dopamine, un neuromédiateur impliqué dans les comportements de satisfaction des besoins, dans le désir sexuel et la recherche du plaisir. On sait aussi que la dopamine est fortement impliquée dans l’activité sexuelle, son afflux est indispensable à l’érection et à la lubrification du vagin. L’afflux de dopamine joue un rôle de "récompense", on éprouve une sensation euphorique et l’envie de répéter l’expérience pour retrouver ce délectable effet. Quand on est amoureux, on voudrait être tout le temps près de l’être aimé, et nager dans le bonheur.
Un autre mécanisme chimique se met généralement en œuvre spontanément et vient prendre le relais de la phényléthylamine, il s’agit de l’ocytocine et des endorphines. L’ocytocine est une hormone dont la production augmente quand nous sommes en contact tendre avec un être aimé, que nous lui prodiguons des caresses. L’ocytocine augmente également pendant l’orgasme et elle est très présente lors de l’accouchement et de l’allaitement. Cette hormone nous porte aussi à rechercher le contact, les couples où l’on se cajole semblent plus durables et maintiennent ainsi leur production d’ocytocine. Les endorphines sont des substances que l’organisme produit naturellement, elles sont un effet apaisant, relaxant et permettent de lutter contre la douleur. Quand l’effet de la phényléthylamine s’atténue, la production d’endorphines se renforce, on est passé de la passion à l’attachement, la tendresse.
La libido est-elle facilement influencée par les conditions extérieures ? Fatigue, stress, problèmes de travail, ou au contraire, qualité de vie, bien-être…
Oui, sans aucun doute, quand on est fatigué, stressé, le désir sexuel diminue. Une baisse du désir peut même être un signe de dépression. Pour que le désir s’exprime, il faut réunir certaines conditions : d’abord, un espace et un temps d’intimité. On ne peut pas faire l’amour quand on craint d’être interrompu, dérangé à tout instant, ni quand on est accablé de soucis. Parfois, la vie de famille n’est pas de tout repos. Par exemple, le couple doit pouvoir se retrouver sans les enfants, et préserver une complicité érotique.

Doit-on faire une différence finalement entre excitation sexuelle et désir sexuel ? Cela s’exprime-t-il différemment chez les hommes et les femmes ?
L’excitation naît du désir, et en effet, les hommes et les femmes ne s’expriment pas de la même façon. La séduction par exemple passe surtout par ce que l’on donne à voir de soi. Les femmes se font tentatrices ou prédatrices pour que l’homme prenne le risque du contact. Les modèles valorisés dans la culture ambiante donnent le ton.
Constate-t-on en général des évolutions "classiques" de libido avec le temps ? Puberté, âge adulte, grossesse, ménopause, andropause, érosion naturelle du désir ?
Les désirs sexuels évoluent selon l’âge de la vie en fonction des représentations sexuelles. Le comportement sexuel est l’un de ceux que les cultures modifient le plus, notamment en délimitant des frontières d’âge où la sexualité est permise. En France, au XIXème il était parfaitement inconvenant qu’une femme ménopausée ait des relations sexuelles, par contre, on trouvait normal qu’un homme en ait, jusqu’à la fin de ses jours s’il en était capable...
Chez l’homme, à partir de la trentaine, son taux de testostérone diminue lentement mais sûrement. Arrivé à la cinquantaine, on parle de déficience androgénique liée à l’âge ou DALA et non d’andropause (cela signifierait l’arrêt complet de la production de testostérone alors qu’il s’agit d’une diminution).
Les jeunes adultes disposent donc des outils biologiques propres à stimuler leur libido, leur sexualité est donc fortement influencée par le climat hormonal. Ensuite, le relai est assuré par l’évolution vers une sexualité plus relationnelle, basée sur des sentiments partagés dans une culture du plaisir.
Quelles sont les causes les plus répandues d’une baisse de libido ?
Différentes causes interviennent. En pratique, le médecin sexologue va explorer systématiquement les causes organiques possibles : problèmes hormonaux, vasculaires, neurologiques, iatrogènes (certains médicaments peuvent affecter la libido), parfois, une panne sexuelle chez l’homme est un signe avant coureur d’un problème cardiovasculaire. Les causes psychologiques et comportementales doivent aussi être examinées, car elles révèlent souvent des problèmes : perte de confiance en soi, dépression, conflit de couple, mauvaise image de soi...
Finalement, doit-on distinguer amour et libido ? Les sentiments au sein du couple sont-ils déconnectés du désir, ou bien jouent-ils un rôle important ?
Le sentiment amoureux ne s’exprime sans doute pas uniquement par la sexualité, mais il en est indissociable... Ce sentiment permet d’érotiser le climat, une histoire d’amour se construit jour après jours au gré des expériences partagées, des moments de bonheur. L’amour rend la vie plus intense, plus stimulante, lui donne plus de sens. Les sentiments jouent un rôle primordial, l’amour est le contexte et la condition d’accomplissement du couple notamment à travers sa sexualité.
Remerciements à Patrice Cudicio, sexologue.
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Mathieu Doumenge